Jean-Yves Kermarrec raconte cinquante ans de lutte sur l'Elorn

Jean-Yves Kermarrec raconte cinquante ans de lutte sur l'Elorn

Jean-Yves Kermarrec est une des figures emblématiques d’Eau et Rivières de Bretagne. Il fut le premier salarié de l’association. Il est un ferveur défenseur du saumon et est toujours militant actif et président de l’AAPPMA de l’Elorn.

Lors de la cinquantième assemblée générale d’Eau et Rivières de Bretagne, Jean-Yves a retracé cinquante ans d’actions sur sa rivière fétiche. C’est sur l’Elorn qu’a commencé l’aventure de l’APPSB. « Une des aventures de l'APPSB car il y en a eu bien d'autres, menées par d'autres militants aux quatre coins de la Région, sur les rives du Scorff, du Trieux, du Léguer, du Ster goz, la liste est longue », explique l’infatigable militant en préambule de sa présentation.

 

 

50 ans d'actions sur l'Elorn :  pour quels résultats ?

 

Vaste programme, vaste question ! A l'heure du bilan, la question est d'importance car pour savoir où l'on va, il est important, essentiel même de  savoir d'où l'on vient, afin d'assurer un bon passage de relais, au moment où tant de lourdes menaces nous assaillent : le changement climatique, la chute de la biodiversité....

Vivre au bord d'une rivière depuis sa plus tendre enfance est un grand privilège. Surtout lorsque cette rivière est fréquentée par des poissons aussi emblématiques que la truite fario et plus encore le saumon Atlantique.

Ce grand poisson d'argent, ce grand migrateur qui après des milliers de kilomètres dans l'océan Atlantique revient dans sa rivière d'origine, dans son berceau, fidèle à ses racines. Un poisson mythique, indicateur de la qualité  de  l'environnement à une très vaste échelle :  de l'immensité de l'Atlantique Nord, au cœur de nos petites rivières d'Armorique. Un poisson célébré par de multiples civilisations : amérindiennes, celtiques, scandinaves.

Un poisson fil rouge de notre combat demi-centenaire qui continue à nous unir et à nous  fédérer autour de la défense de la qualité des eaux et des rivières et plus généralement de l'environnement. 

 

"Un si grand poisson dans une aussi petite rivière"

 

« Un si grand poisson dans une aussi petite rivière. » C'était là ma grande interrogation lorsque enfant, émerveillé, je voyais les pêcheurs ramener leurs prises, à l'époque nombreuses, sur les tables du bistrot maternel au Forestic, pour l'incontournable pesée sur la balance Roberval.

 

La splendeur de ces poissons d'argent, fraîchement remontés de l'océan, la personnalité des pêcheurs souvent forts en gueule et qui n'engendraient pas la mélancolie, tout cela laisse des traces dans la tête d'un enfant de 8 ans.

 

C'était le grand théâtre de la vie rurale et ouvrière de la fin des années 50, début 60, animé par des personnages hauts en couleur. Certains n'avaient  pas connu d'autres horizons que les limites de la vallée de l'Elorn, d'autres avaient bourlingué au quatre coins de la planète. A cette évocation me vient en image des pêcheurs qui ont rejoint les rivières éternelles.  Je pense à George Huet, Henri Hays et à bien d'autres encore, des militants de l'environnement avant l'heure !

 

L'apprentissage d'un jeune riverain passionné par la pêche commence par la truite qui abondait alors dans les moindres ruisseaux. Le temps était rythmé par les saisons, les niveaux d'eau dans la rivière, les crues, les basses eaux, le froid comme lors du terrible hiver 62-63 où les biefs de l'Elorn  furent pris par la glace.

 Le plus clair de notre temps et de nos vacances nous le passions à traquer dame truite au ver, à la sauterelle, au grillon dont les premiers chants annonçaient le printemps......

 

"Dans les années 70, le ruisseau de mon enfance se transforme en cloaque"

 

Décrire la nature et les paysages de l'époque nécessiterait d'y consacrer  un ouvrage entier, en premier lieu  pour mesurer les évolutions au cours de ces dernières décennies.

En effet, dès les années 70, le miroir a commencé à se brouiller. Le ruisseau du Forestic, mon beau ruisseau, le ruisseau de mon enfance, brutalement est devenu un cloaque, asphyxié par les résidus d'une laiterie.  Un été, les truites périrent par centaines, jusqu'à la confluence de l'Elorn.

 

Dans le même temps, au nom du progrès, mot magique à l'époque, était lançée une opération de remembrement sur la commune de Plouedern, puis une route communale éventra la vallée du Forestic dans toute sa longueur. 

 

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Début de l'engagement associatif

 

En 1962, Rachel Carlson écrivait son best seller, "Printemps silencieux". C'est de cette époque qu'est né mon engagement associatif.

 

L'action première ne fut pas la défense des rivières  mais la défense du bocage avec l'association Terroir breton, créée par un homme  dont je tiens ici à rappeler  la mémoire :  Loeiz Ropars, originaire de Poullaouen, le père du renouveau du Kan ha diskan, celui là même qui me semble-t-il a le mieux conjugué le combat culturel pour la défense de la langue bretonne et le combat environnemental.

 

La lutte pour la défense des talus a été pour moi marquante et plus encore pour un ami qui est ici parmi nous, Jean Tanguy qui dans sa ferme toute proche, sur l'autre versant de la vallée, s'est battu, a subi quelques coups de matraques, une garde à vue avec son père, puis au final  une condamnation au tribunal de Quimper : de la prison avec sursis et 2 500 francs d'amende ! Défendre le bocage pouvait coûter cher à l'époque.

 

Jean symbolise avec d'autres, à Plonévez-du-Faou, à Landrévarzec et ailleurs aux quatre coins du Finistère et de la région, la résistance des petits paysans face à la technostructure de l'époque, la fameuse DDA, complètement inféodée au modèle agricole productiviste naissant, arrogante et bardée de certitudes. Jean a préservé le bocage sur sa ferme alors qu'il a été dévasté sur le reste du territoire communal où plusieurs centaines de kilomètres de talus ont été arasés.

 

Aujourd'hui c'est pour nous une grande satisfaction de contempler, depuis Kergornec, la vallée de L'Elorn et le château de la Roche-Maurice dans son écrin bocager. Une première victoire qui dès la fin des années 60 démontrait que le combat n'est jamais perdu d'avance.

 

A présent, les défenseurs des talus ont la satisfaction de voir célébrer les vertus du bocage que l'on tente de raccommoder  à grands frais, grâce notamment  au fameux programme Breizh Bocage.  On ne peut  toutefois s'empêcher d'exprimer un regret comment avons nous été incapables d'éviter ces bouleversements qui se sont traduits depuis la fin de la décennie 50 par la disparition de plus de 150 000 kms de talus sur les quatre départements bretons ?

 

La fin des années 60, c'était aussi l'apparition des pollutions massives

 

Beaucoup de jeunes militants ou de moins jeunes qui sont venus vivre en Bretagne ces quinze ou vingt dernières années, n'imaginent pas quelles lourdes agressions subissaient alors nos rivières : quelques exemples sur l'Elorn.

 

Secteur de Landivisiau et Lampaul-Guimillau. Rejets domestiques directs des tanneries : entre le  matin et le soir l'eau virait du noir au marron, parfois au bleuâtre, les déchets de deux abattoirs transformaient le Quillivaron et le Lapig en ruisseaux de sang. Les rejets d'hydrocarbures s'écoulaient parfois durant des journées entières, empestant le fond de vallée.

 

Plouédern. Un comble, l'usine de pompage de Pont ar Bled, qui alimente plus de 300 000 Finistériens en eau,  relarguait régulièrement ses boues de décantation chargée de sulfate d'alumine, au point parfois de tuer truites, saumons et anguilles jusqu'aux portes de Landerneau. Le ruisseau du Forestic , je l'ai évoqué précédemment, anéanti par une laiterie. L'Elorn dans la traversée de Landerneau était blanchâtre, en provenance d'une importante laiterie 6OO kg de soude s'y écoulait  en moyenne chaque jour, on pouvait alors relever des PH de 10 ou de 11 au niveau du pont de Voaz Glaz !  Un  peu plus en aval dans l'estuaire, à marée basse, on pouvait relever des PH de 3 ou de 4 en aval d'une usine de traitement des algues. 

 

"Toute vie piscicole fut anéantie."

 

La situation pris une tournure dramatique lors de la grande sécheresse de 1976, toute vie piscicole fut anéantie sur l'ensemble du cours inférieur. Comment nos saumons et nos truites ont ils pu survivre durant cette période ? Je me souviens d'une pollution en provenance d'un abattoir porcin à Lampaul-Guimillau : le rejet était si concentré  que les anguilles, alors très abondantes, sortaient sur les rives du Quillivaron pour échapper au flot meurtrier.

 

Tous ces faits nous les avons vécus, ils ont été l'objet d'articles dans la presse, de combats juridiques, de centaines de photos, les fameuses diapos que nous présentions lors de nos soirées publiques. 

 

La création de l'APPSB

 

1966 : la SEPNB publiait un numéro spécialement consacré au saumon en Bretagne. Un livre de chevet qui devait être à l'origine de la création de l'APPSB,  je pense également aux  ouvrages merveilleux sur la pêche à la mouche en Bretagne écrits par Pierre Phelipot.

C'est donc, tout naturellement dans ce contexte de ce début des trente glorieuses que quelques pêcheurs de saumons de l'Elorn rejoignirent en novembre 1969 à Carhaix, l'Association pour la protection et la promotion du saumon en Bretagne et Basse Normandie (APPSB), à l'appel de ses fondateurs, réunis autour de Jean-Claude Pierre.

 

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Opération "rivière propre" sur l'Elorn en 1976.

 

Beaucoup d'entre vous, dans leurs vallées respectives, ont vécu et participé tout autant que moi à cette saga environnementale.  Je ne m'étendrai donc pas outre mesure sur le sujet si ce n'est que pour évoquer quelques actions phares :

 

  • les grands chantiers rivières propres qui ont popularisé  l'association, sans oublierles chantiers d'été organisés conjointement avec l'association Etudes et chantiers qui permis de mobiliser des jeunes volontaires venus des quatre coins de l'Europe et de bien au-delà. Certaines opérations ont réuni plusieurs centaines de bénévoles le temps d'un week end. Plus de 700 participants par exemple en juillet 1979 sur l'Elorn !
  • la lutte victorieuse contre des projets de barrage sur le Trieux, le Leff, sur la Haute-Aulne à Lemezec ;
  • la lettre ouverte aux médecins sur la montée des nitrates annonçant la montée de la pollution agricole sur tout le territoire régional, une problématique qui reste d'actualité ;
  • des centaines d'actions juridiques contre les pollueurs de tout poil, etc, etc......
  • Plus récemment une victoire juridique face au géant Monsanto ou encore l'engagement dans la lutte contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

 

"Ce sont les procès, manifestations, articles et réunions publiques qui ont permis de créer le rapport de force"

 

Mais revenons à l'Elorn. La décennie 80 et début 90 a été marquée  par une lutte incessante contre les pollutions que j'ai énumérées précédemment, de Landivisiau à Landerneau  qui avaient transformé le cours inférieur de l'Elorn et son estuaire en véritable égout à ciel ouvert.

 

40 ans Rencontre avec des gens de bon sens, intervention terrain GAD 1987 Lampaul (Credit JY.Kermarrec)_0.jpg

En 1987, pollution en provenance de l'usine Gad, à Lampaul-Guimillau.

 

C'est l'union entre l'APPSB et l'association de pêche (aujourd'hui AAPPMA) , à coups de procès, de manifestations  - rappelons par exemple le rassemblement de plusieurs centaines de personnes dans le bourg de Sizun en 1969 contre un projet de pisciculture  -  d'articles incessants dans la presse locale et régionale, de dizaines de réunions publiques , qui a permis de créer le rapport de force et amené les pouvoirs publics à activer un programme de dépollution.

 

"Nous étions les empêcheurs de polluer en rond"

 

La période n'avait rien d'un long fleuve tranquille car dénoncer la pollution dans les années 60-70, plus encore qu'aujourd'hui, était source de conflits inévitables, face au lobby agricole, déjà bien en place, mais aussi face à certains élus, certaines administrations, en tout premier lieu la DDA. Nous étions vraiment les empêcheurs de polluer en rond. C'est depuis cette époque que nous avons pris conscience de l'importance vitale de la première des libertés : la liberté de la presse.

 

Parallèlement aux actions anti-pollution, l'association de pêche a également travaillé sur plusieurs fronts :

 

  • L'organisation de chantiers de restauration et d'entretien des rives. L'Elorn et ses affluents, comme la plupart des autres fleuves côtiers étaient alors dans un état d'abandon et rapidement nous avons compris que le bénévolat ne suffirait pas à mener un tel chantier à son terme. Après l'apport estival des jeunes volontaires d'Etudes et chantiers, dès 1982, nous avons institué un permis de pêche avec une taxe dite d'élagage, en compensation d'une participation aux opérations d'entretien ce qui a permis de créer deux premiers emplois. L'association en a compté jusqu'à 9 (dont4 emplois -jeunes) en 1999. L'AAPPMA n'en compte plus que deux depuis 2015, suite à la diminution des aides à l'entretien des cours d'eau.

 

  • Avec l'aide des scientifiques du CNEXO COB (aujourd'hui Ifremer), nous avons engagé à partir de 1977 un véritable programme technique et scientifique. Objectifs  : améliorer nos connaissances sur le saumon et promouvoir une pêche responsable - je salue à cette occasion l'ancien et le nouveau président de l'ABPM, Paul Troel et Roland Coat - avec la mise en place d'outils essentiels pour assurer une bonne gestion halieutique et piscicole comme par exemple l'installation une trappe de comptage, à l'époque manuelle aujourd'hui en mode vidéo-comptage.

 

  • Pour préserver la pêche associative et éviter que la remise en état des rives ne soit détournée par des démarches privatives, nous avons lancé, dès 1977, une politique de maîtrise foncière des prairies riveraines. Aujourd'hui l'AAPPMA est le plus important propriétaire du fond de vallée avec plusde cent parcelles, représentant plus de 15 kilomètres de linéaire.

 

Au fil des années nous avons fait aussi de belles rencontres, notamment  Jean-Yves Cozan alors président du PNRA, vice-président du conseil général, qui a été à l'origine de la création de la Maison de la rivière, à Sizun, gérée par l'association Pêche rivière environnement, sous la présidence d'Yves Pennec qui  durant plusieurs mandats a également présidé l'AAPPMA  Un équipement d'éducation à l'environnement avec lequel nous collaborons quotidiennement, entre autre dans le domaine du tourisme-pêche et de la sensibilisation des scolaires.

 

40 ans Rencontre avec les salles de réunions improvisées un peu partout en Bretagne E.Maho, JY.Kermarrec et d'autres_0.jpg

Les réunions de l'APPSB se faisaient parfois dans des lieux improvisés !

 

La mise en plage du Sage Elorn, en 2004

 

Une autre rencontre opérationnelle fut celle qui nous a permis de collaborer  avec le syndicat de bassin, dès les années 80 particulièrement avec un de ses présidents, JP Glemarec, avec un moment fort : la mise en place du Sage Elorn, en 2004.

 

Puisque nous sommes à la Roche-Maurice, je tiens également à citer François Marc qui a toujours suivi nos travaux avec grand intérêt  et qui aujourd'hui, retiré de la politique, participe à la vie d'associations qui oeuvrent autour de la rivière. Ils ne sont pas si nombreux les politiques qui se sont engagés dans ce combat difficile, en appui aux associations,  tant durant la durée de leur mandat électif que durant leur retraite.

 

Ce bilan serait incomplet si j'oubliais d'évoquer la mobilisation inter associative qui s'avère souvent fructueuse.  Ainsi, face à certains projets dommageables pour l'environnement une association seule, fut elle dynamique et organisée n'a ni la capacité, ni les moyens suffisants, ni la compétence technique tant pour analyser finement des dossiers  qui touchent à de nombreux domaines ; la faune, la flore, la qualité de l'eau, de l'air, la géologie, que  pour créer un véritable rapport de force.

 

Je pense, bien sûr au projet de rocade de Lanrinou, autour de Landerneau-Pencran, un long combat qui grâce à la mobilisation d'un collectif (Eau et Rivières, Bretagne Vivante, Seau S, AE2D et l'AAPPMA) a mis un terme à cet aménagement destructeur.

 

 Au passage, chapeau bas à Pierre Raguenez, qui avec son association à sauvé la vallée du Restic, au cœur de l'agglomération brestoise, ce qui n'était pas non plus une mince affaire

 

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Alors après cinquante années de travail et de mobilisation : un résultat positif ?

 

Pour être franc, je ne  vous cacherai pas, sans être ni désespéré ni démobilisé, que j'ai parfois tendance à voir le verre à moitié vide plutôt que le verre à moitié plein. En effet, malgré tous nos efforts, notre poisson symbole, le saumon Atlantique qui jusqu'à présent ne  se portait pas si mal  en Basse Bretagne, n'est  plus au mieux de sa forme et l'avenir de l'espèce, sans en être au stade de l'anguille en voie d'extinction, n'apparaît guère radieux. Un chiffre édifiant : seuls 25 saumons ont été comptés en cette fin avril 2019 au vidéo comptage de Kerhamon, du jamais vu depuis la mise en service de cet outil.

 

Il se confirme en effet un peu partout  que si le cycle de vie  du saumon Atlantique se passe plutôt bien en eau douce,  il n'en va pas de même pour ce qui est de son  cycle de vie marin : réchauffement climatique, surexploitation des populations de «  poissons fourrage », expliquent sans doute les taux de retour en berne dans les rivières depuis les années 70, au point que les scientifiques  et les gestionnaires des rivières britanniques, en pointe sur le sujet, n'excluent pas le point de non retour aux environs de 2030, c'est à dire demain matin !

 

Il n' échappe à personne que nous sommes là au cœur d'un angoissant constat : la chute brutale et vertigineuse de la biodiversité . Une autre lourde menace qui nous inquiète depuis de nombreuses années : l'artificialisation galopante du territoire.

 

"En France, l'équivalent de la surface d'un département disparaît tous les sept ans sous le bitume"

 

Le chiffre est connu et il devrait faire froid dans le dos pour tout esprit normalement constitué. En France, l'équivalent de la surface d'un département disparaît tous les 7 ans sous le béton et le bitume . Au hit parade  c'est la Bretagne qui remporte la palme.

 

Je ne vais pas m'étendre ici sur les conséquences irréversibles de cette artificialisation forcenée : ruissellement, effets de coupure, atteinte à la biodiversité,  si ce n'est que pour évoquer la dégradation continue des paysages, déjà malmenés par l'industrialisation de l'agriculture.

 

Un des plus beaux pays d'Europe, la France, par la variété de ses paysages, façonnée si harmonieusement durant des siècles par ses paysans, ce beau pays et ses beaux paysages partent chaque année un peu plus en lambeaux.

 

Au moment ou l'incendie de Notre-Dame-de-Paris a soulevé à juste titre une émotion considérable, comment nos contemporains peuvent t ils s'accommoder de la destruction de paysages ancestraux qui font la beauté et l'identité de nos régions ? Comment admettre que l'on puisse sur des dizaines de kilomètres gaspiller  ainsi l'espace et aligner des zones industrielles toutes plus hideuses les unes que les autres. Si l'activité économique n'est pas une question mineure, il faut tout de même s'interroger sur notre mode de développement hexagonal car non contents d'artificialiser il apparaît  que nous sommes incapables, à de rares exceptions près, d'intégrer paysagèrement nos activités artisanales et industrielles.

 

"J'ai honte de la Bretagne, honte des Bretons, honte de nos élus"

 

Lorsque je voyage de Rennes à Brest et de Vannes à Quimper, je frémis, j'ai honte de la Bretagne, honte des Bretons, honte de nos élus qui pour la plupart semblent toujours considérer que le fin du fin est d'étendre chaque année un peu plus des norias de bâtiments de toutes formes, de toutes les couleurs, à la gloire des grandes enseignes, les Mac do, Ikea et j'en passe, que le fin du fin et que le sommun du développement c'est de construire des lignes LGV pour aller de plus en plus vite de la capitale à Brest, d'agrandir les aéroports pour développer un  trafic aérien qui pour de brillants esprits ne pourra aller qu'en s'intensifiant. A l'heure du réchauffement climatique on reste confondu devant tant d'inconséquence.

 

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Jean-Yves se plaît à faire découvrir sa vallée aux adhérents d'Eau et Rivières de Bretagne.

 

Quels paysages, quel pays allons nous laisser à nos enfants ?

 

Comment une Région aussi typée, aussi belle, qui prétend promouvoir le tourisme, aussi attachée à ses valeurs culturelles, peut-elle accepter un tel saccage ? On reste étonné de la différence de traitement que nos décideurs accordent aux centres-villes, aux bâtiments prestigieux que l'on bichonne et les entrées et autres périphéries qui constituent autant de verrues. Nos cathédrales ce sont aussi nos vallées, nos rivières, le bocage... Bref,  la campagne que nous fréquentons tous les jours, tout ce qui fait de nos paysages, patrimoine commun de la nation.

 

Ces dernières années, des avancées majeures ont été faites dans le domaine de la connaissance des droits à exister d'entités non-humaines. Rivières, montagnes, forêts, océans sont considérés par les peuples premiers comme autant d'entités propres, en tant que personnes. En Bolivie, la Terre-mère a eu droit à une reconnaissance juridique en 2010. En 2017, des droits spécifiques ont été attribués par leparlement néo-zélandais à la rivière Whanganui, quelques jours plus tard la haute cour d'un état du Nnrd de l'Inde a reconnu le Gange et l'un de ses affluents et son territoire (lacs, glaciers, forêts..) comme des personnes juridiques.

 

Nous aurions je pense à nous inspirer de ces exemples en Bretagne qui pourraient renforcer par exemple la démarche "rivière sauvage, engagée sur le Léguer. 

 

Une si bonne qualité d'eau en Bretagne ? Vraiment ?

 

Les sujets  de préoccupation et d'indignation ne manquent guère  de l'apparition des cyanobactéries dans le lac du Drennec, au recul sans précédent de la réglementation environnementale, etc... je ne vais pas les énumérer tous car cela, vous vous en doutez, nous prendrait beaucoup de temps.  Je voudrais toutefois en évoquer un dernier qui démontre que les bilans environnementaux les plus flatteurs peuvent cacher des réalités moins avouables.

 

Ainsi, selon l'agence de l'eau Loire-Bretagne, 60 % des masses d'eau du Finistère sont en bon état ce qui justifie d'ailleurs d'abaisser les pourcentages d'aides aux actions anti-pollution dans le département afin de les mobiliser sur des cours d'eau plus dégradés dans d'autres départements : Loire-Atlantique, Vendée... 

 

Sans nier le fait que sur bien des paramètres, la qualité des eaux s'est  effectivement améliorée depuis une quinzaine d'année tant sur l'Elorn que sur de nombreux cours d'eau en Bretagne (et nous y avons largement contribué) il convient  d'analyser de plus près ce que recouvre ce bilan car les faits sont têtus :

  • avril  2018 : pollution du Jet (récidive)
  • septembre 2016 : le ruisseau de Loc-Eguiner / Ploudiry, affluent de l'Elorn, est anéanti sur près de 4 kms. Le pompage de l'eau est stoppé durant 5 heures à la station de Pont ar Bled, située pourtant 11 kms en aval (cinquième pollution en 5 ans),
  • avril 2017 : sur la rivière la Flèche (dont notre AAPPMA gère la partie supérieure), mortalité totale sur au moins 7 kms
  • avril 2017 : sur le Jaudy, mortalité totale sur plus de 10 kms
  • juillet 2018 : rebelote sur la Flèche, à nouveau mortalité piscicole sur 7 kms
  • février 2019 : pollution du Quillimadec
  • mars 2019 : pollution du Stang, affluent du Guillec
  • mars 2019 : ruisseau côtier de la baie de Douarnenez, mortalité  sur deux kilomètres

... sans parler bien entendu des pollutions qui passent inaperçues.

 

"Toutes ces pollutions, causées par des élevages industriels, sont qualifiées d'accidentelles"

 

Toutes ces pollutions ont pour origine des élevages industriels dont certains équipés de stations d'épuration récentes  ! Toutes ces pollutions sont qualifiées d'accidentelles ! Toutes ces pollutions ont pour point commun de passer à côté de l'écran radar du suivi de la qualité des eaux. Comment est-ce possible ?

 

Explication : suite à des ruptures de fosses, des disfonctionnements divers (beug informatique, arrêt de pompes, etc) ,  des dizaines parfois des centaines de m3 de lisier  dévalent dans les cours d'eau proches en quelques heures, tuant toute vie piscicole sur plusieurs kilomètres.

 

Le flot meurtrier passé, l'eau retrouve sa qualité et les techniciens en charge des prélèvements et des analyses qui interviennent quelques jours ou quelques semaines après la pollution, ne décèlent rien d'anormal. A l'heure des bilans, graphiques et courbes seront positifs et l'on concluera ainsi au bon état des masses d'eau.... Sauf que... dans  tous ces cours d'eau sinistrés, il n'y a plus un poisson vivant et qu'il faudra des années pour retrouver une situation satisfaisante.... à condition qu'une nouvelle pollution ne vienne à nouveau tuer la vie piscicole convalescente.              

 

La situation n'est hélas pas prêt de s'améliorer car des centaines d'élevages et des stations de traitement  constituent pour beaucoup d'entre eux de véritables bombes à retardement, comme le confirme  de récents rapports administratifs, le plus souvent accablants pour les exploitants, négligence, insouciance, incompétence, défaut d'entretien... Ainsi donc, même équipé d'outils de traitement, le modèle agricole représente toujours une lourde menace pour nos rivières et la qualité des eaux, alors même qu'ils étaient censés régler la pollution engendrée par l'élevage industriel. 

 

Mon propos n'est pas d'attaquer ici  les agriculteurs mais d'insister sur le fait que ce fameux modèle agricole dominant, cogéré  depuis des décennies par la FNSEA et tous les gouvernements que se sont succédés depuis des décennies,  affiche un bilan peu glorieux, non seulement au plan environnemental mais peut être encore plus calamiteux au plan social, économique et humain.

 

"En 2007, nous tenions notre AG ici-même, sous surveillance policière"

 

Sans alimenter une quelconque rancune nous n'oublions pas non plus que dans cette même salle en 2007, nous avons tenu une AG sous surveillance policière alors que plusieurs dizaines d'éleveurs léonards vociférants s'étaient invités pour tenter d'empêcher le déroulement de notre rendez vous  annuel.  La veille, les locaux de Guingamp avaient été dégradés, quelques jours plus tard les bureaux de la délégation de Brest et des représentants associatifs, menacés – je pense à Gérard Borvon.

 

Je ne m'étendrai pas outre mesure sur le fait  que notre directeur, Guy Le Maout, aujourd'hui en retraite, a été menacé de mort par un représentant du lobby agricole de la vallée de l'Elorn, élu local,  dont j'ai obtenu des excuses écrites. Condition que nous avions exigées pour éviter une procédure contentieuse.

Ces moments ne sont pas toujours faciles à vivre car même si les vieux militants que nous sommes ont le cuir dur, ces périodes de tension ne sont guère agréable pour nos proches.

 

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A l'heure du bilan une question se pose : avons nous réussi ?  Avons nous échoué ?

 

Je laisserai à chacun le soin d'apprécier. Ce dont pour ma part je suis convaincu,  comme l'écrit Jean-Claude Pierre dans son ouvrage Les rivières m'ont dit : "Si, seul et désarmé, le citoyen est condamné à l'impuissance, qu'il sache que l'engagement au sein des associations lui donne les moyens de ne pas subir. S'il existe, en démocratie, un « droit de vote » depuis longtemps admis, n'implique-t'il pas, aujourd'hui, pour le citoyen conscient des enjeux et des nouvelles tyrannies que génère le « marché », un devoir d'adhésion aux associations défendant le bien commun ? Ecole de civisme, lieux de formation permanente et d'épanouissement personnel, les associations de ce type apparaissent bien comme l'expression d'un contre-pouvoir indispensable au bon fonctionnement d'une démocratie moderne adaptée aux  plus grands enjeux de l'époque."

 

 Pour conclure, fidèle à nos racines cinquantenaires et à notre combat pour la protection des rivières, je voudrais citer ce texte qui est une adaptation d'Eau et Rivières de Bretagne d'un texte de Ian Mc Millan consacré à la préservation des condors de la Cordillère des Andes, « Le sens d'un combat » paru voici 38 ans dans la revue d'Eau et Rivières de Bretagne, n° 36 !

 

"Nous devons sauver le saumon"

 

« Nous devons sauver le saumon.

Non pas seulement parce que nous n'avons pas encore percé son mystère...

Non pas davantage parce qu'il est un merveilleux poisson.

Non devons préserver le saumon parce que sa survie est conditionnée par l'intégrité du vaste océan et des rivières et que pour protéger les rivières nous devons préserver et protéger tout le bassin versant, c'est-à-dire le sol, l'eau, l'air qui assurent la vie de la rivière et celle de l'homme.

Notre capacité à réaliser ces objectifs dépend, dans une large mesure, non pas de nos objectifs humains, de nos exigences spirituelles, de notre sens des valeurs, de notre conception de l'activité économique, de l'idée que nous nous faisons du progrès et de ses finalités.

 Au delà de l'importance qu'il peut revêtir pour chacun d'entre nous, le saumon se présente comme un symbole de la relation entre l'homme et la nature. Aujourd'hui, en effet, à qui réfléchit, le choix apparaît clairement :

  • ou nous réapprenons à subordonner nos appétits aux lois de la nature et aux exigences de toute la biosphère,
  • ou nous continuons de privilégier les techno-systèmes en édifiant un monde de plus en plus artificiel voué à l'accumulation des biens matériels, lourd de menace pour le vivant, et d'où seront exclues toute spontanéité, toute liberté, toute source d'émotion esthétique…

Ainsi, sauf à prendre le risque de devenir comme des étrangers dans notre propre maison, devons-nous, à l'exemple du saumon, faire face au grave et impératif problème de notre existence, de notre continuité dans le cycle de la nature. La façon dont nous parviendrons à sauver ce poisson menacé entre tous portera témoignage de la façon dont nous pourrons résoudre les problèmes de notre propre destinée !

Finalement, nous sommes là au cœur de ce qui apparaît comme le débat essentiel de notre civilisation, car ce qui compte vraiment dans la sauvegarde du saumon, ce n'est pas tant que nous avons besoin de lui, mais c'est que nous avons besoin de développer les qualités humaines qui sont nécessaires pour le sauver, car ce sont celles-la mêmes qu'il nous faudra pour nous sauver nous-mêmes."

 

Et puisque je viens d'évoquer le nom de Jean-Clause Pierre  qui malheureusement n'a pu se joindre à nous, je voudrais que nous le remerciions car sans son engagement exemplaire depuis 1969 nous ne serions tout simplement pas réunis, ici aujourd'hui à la Roche-Maurice, pour célébrer cet anniversaire.

 

Jean-Yves Kermarrec, 27 avril 2019

                                                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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